TRIBUNE BULLETIN CÔTE D’AZUR
n° 939 du vendredi 30 mars 2018

NUMÉRIQUE : Bienvenue dans l’ère des financements digitaux. Après le crowdfunding, c’est au tour de l’ICO de susciter l’engouement des entreprises en mal de capitaux grâce au procédé de la blockchain.
Une pratique à l’origine de levées de fonds records, quoique cernée d’un certain vide juridique.

Vous commenciez à peine à vous familiariser avec les bitcoins et la notion de blockchain ? Il va falloir à présent se faire à l’ICO et aux tokens, les derniers vocables à la mode au sein des entreprises «connectées». L’Initial Coin Offering (ICO) est une version numérique de la levée de fonds classique. Le concept ressemble à s’y méprendre au crowdfunding, à la différence que les transactions sont opérées en cryptomonnaies
(le plus souvent des bitcoins ou des éthereums) et sont effectuées par le biais de la blockhain. «L’ICO permet de lever des fonds de façon planétaire, parfois de manière instantanée, et surtout ça n’est pas déductif, vous restez propriétaire à part entière de votre société» souligne Laurent Leloup, fondateur de l’opérateur Chaineum, spécialiste de l’ICO en France.

Aucune cession de parts, mais de tokens (jetons) préalablement cotés et soumis à la vente auprès d’une communauté en échange de futurs usages, services ou dividendes.
Depuis l’année dernière, le nombre d’ICO explose et certains montants donnent le vertige. 680M$ pour la messagerie Telegram, 257M$ pour Filecoin, et en France, 35M€ pour Domraider.
En 2017, plus de 4 Mds$ ont été levés dans le monde via des ICO. «On est passé de quatre opérations par semaine à quatre par jour actuellement» constate Laurent Leloup, qui vient de boucler pour un client une transaction à 18M$.
Miroir aux alouettes ? Si l’ICO fonctionne, c’est qu’elle affranchit le porteur de projet des habituels écueils du financement, des intermédiaires financiers, et lui permet de lever des sommes importantes même au stade de l’idée. «Si le projet est bien calibré et bien accompagné, on peut espérer obtenir un financement que l’on n’aurait pas eu en temps normal» observe Pierre Callede, avocat associé chez Vaughan.
Outre l’avantage de la non-dilution du capital de la société, l’ICO joue aussi sur la corde de l’affect pour élargir le nombre d’investisseurs. «Elle permet de toucher une typologie différente, complète Pierre Callede. L’aspect incitatif et spéculatif attire aussi bien des technophiles que des spéculateurs, des fonds d’investissement ou des investisseurs classiques.» S’il loue «un modèle complètement disruptif», Laurent Leloup
met toutefois en garde contre le miroir aux alouettes : «pour aspirer à lever 30M$ en 30 minutes comme on l’a déjà vu, il faut une équipe, un projet et un vrai modèle vertueux auquel la communauté va adhérer. Mieux vaut être entouré. L’ICO va au-delà de la levée de fonds, c’est une promesse que l’on fait au marché.» La méthode a pour l’heure aussi quelques limites. Outre les spéculations incessantes sur les échanges de tokens, l’ICO souffre d’un certain flou juridique. «Elle n’est tout simplement pas règlementée en France et dans la plupart des Etats, révèle Pierre Callede.
Les acteurs du marché ont tout de même mis en place quelques garde-fous pour éviter les crash monumentaux.» Conditions générales, processus KYC (Know Your Consumer, sorte de vérification d’identité), mention des risques, le secteur reprend les codes de la finance traditionnelle sans toutefois bénéficier, pour le moment, de la même reconnaissance.
Ainsi, aucune banque française n’accepte à ce jour de l’argent issu d’une ICO après sa conversion en euros ou en dollars, et ce malgré le KYC. Il faudra parfois aller jusqu’à l’île Maurice ou au Liechtenstein
pour touver des établissements ICO comptatibles. Preuve que la blockchain n’a pas encore complètement ébranlé l’institution bancaire classique…
PIERRE-OLIVIER BURDIN